Clitoris, masturbation féminine… Autant de sujets méconnus ou entourés d’un tabou culturel, 50 ans après la libération sexuelle de mai 1968. Pourtant, une bonne connaissance de son corps et de celui de sa ou son partenaire est nécessaire à une sexualité épanouie. Essayons donc de comprendre pourquoi il est si difficile d’évoquer ces sujets qui touchent au plaisir féminin, avant d’appréhender les conséquences de ces zones d’ombres.

 

De l'(in)utilité et du danger que représente historiquement le plaisir des femmes

La sexualité a longtemps été avant tout affaire de reproduction. L’histoire de la (dé)valorisation du plaisir des femmes est donc intimement liée à l’état de nos connaissance scientifiques sur le sujet. En effet, la question de l’utilité de la jouissance féminine dans la conception de l’enfant date de l’Antiquité. Galien, qui considère qu’une semence féminine émise au moment de l’orgasme est nécessaire à la reproduction, s’oppose alors à Aristote. Pendant quelques temps, le premier l’emporte sur le second et même l’Eglise est favorable au plaisir des deux partenaires lors d’une relation sexuelle. Si l’idée que l’orgasme concomitant permet de concevoir de plus beaux enfants ressurgit de façon passagère aux XVIIème et XIXème siècles, la contre-réforme du XVIème siècle signe la fin de cette représentation généralisée et marque l’avènement d’une reprise en main de la sexualité par l’Eglise.

Dès lors, celle-ci entend assujettir les couples mariés à une stricte discipline reproductive. S’appuyant sur le péché originel commis par Eve, l’image de la sorcière et de la femme attirée par la luxure se répand. Le plaisir féminin apparaît alors comme une menace qui risque de faire basculer les femmes vers l’irrationalité et la débauche, les entraînant loin de leur rôle d’épouse et de mère.

 

 

Source photo –  L’extase de Sainte-Thérèse, Gian Lorenzo Bernini

 

Le plaisir féminin étant donc vu comme au mieux inutile, au pire dangereux, il apparaît nécessaire de contrôler fermement la sexualité des femmes. Cette idée est renforcée par la confirmation scientifique de l’inutilité de l’orgasme féminin dans la conception de l’enfant au XXème siècle. C’est également le moment où l’on découvre que le clitoris n’a d’autre fonction que celle du plaisir : le mot est alors purement et simplement supprimé du dictionnaire.

En outre, le contrôle de la sexualité féminine permet aux hommes d’assurer leur filiation. Les ventres des femmes, et par extension leur corps, sont perçus comme la propriété du mari ou du père, qu’ils sont en droit de contrôler. Selon Françoise Héritier, l’inégalité fondamentale entre les sexes et la domination historique du masculin, qu’elle appelle “valence différentielle des sexes”, prend donc sa source dans l’inversion du  “privilège exorbitant d’enfanter” qu’ont les femmes.

 

Un tabou lourd de conséquences

Cet héritage imprègne nos valeurs et nos normes, marquant bien le fait que la libération sexuelle n’est toujours pas achevée. Même si grâce à la contraception, la sexualité n’est plus toujours synonyme de reproduction, un tabou entoure toujours le plaisir féminin et le clitoris, seul organe du corps exclusivement dédié au plaisir.

Cette méconnaissance, voire cette peur du plaisir féminin, ont parfois des conséquences dramatiques. Aussi, des mutilations génitales sont pratiquées dans de nombreux pays. L’excision, qui consiste à enlever le clitoris, à couper les petites lèvres et parfois, à coudre les grandes lèvres, est une norme sociale ancrée dans de nombreux pays. Près de 200 millions de femmes actuellement en vie dans le monde ont été excisées, dont 53 000 femmes adultes en France (source : Excision, parlons-en!). Cette pratique a de nombreuses conséquences sur la santé des femmes, telles que des hémorragies, des problèmes urinaires ou des complications à l’accouchement. Elle rend également extrêmement douloureux le rapport sexuel, écartant ainsi le danger des relations sexuelles prénuptiales et adultèriennes et asseyant par là même le contrôle masculin sur la sexualité féminine.

 

Source photo – Charlotte Gainsbourg, Nymphomaniac – Volume 1

 

L’occultation du plaisir féminin et la volonté de contrôle de la sexualité féminine est également visible au travers des normes sexuelles qui s’exercent sur les femmes dans toutes les sociétés. Aussi, en Occident, une femme ayant plusieurs partenaires est considérée comme une “putain” alors même qu’un homme adoptant le même comportement est assimilé à un séducteur. En outre, le tabou entourant la masturbation féminine est révélateur. A l’inverse de la masturbation masculine, qui est acceptée voire encouragée, celle des femmes est occultée. Elle est en effet considérée comme sale ou inutile ; si le désir masculin est désigné comme irrépressible, les femmes sont invitées à contrôler le leur. Elles doivent se borner à satisfaire les pulsions sexuelles de leur conjoint. A certaines époques, la masturbation féminine est même perçue comme une menace pour le taux de natalité, puisqu’elle détournerait les femmes du coït. Les femmes qui se masturbent sont donc incitées à en avoir honte. Ce tabou culturel étant intériorisé par les principales intéressées, celles-ci se masturbent peu : en France, 25% des femmes ne se sont jamais masturbées, contre 5% des hommes (source : IFOP, Les Françaises et la masturbation dans le couple). Surtout, elles en parlent peu ! Pourtant, la masturbation est pratiquée par certaines petites filles dès leur plus jeune âge. Elle est un moyen efficace de prendre du plaisir et de découvrir son corps et sa sexualité, ayant par là même un impact positif sur la sexualité à deux (ou plus).

Le tabou qui entoure le plaisir des femmes s’exprime enfin à travers la méconnaissance de leurs organes génitaux et sexuels. Pour preuve, une française sur cinq ne sait pas situer son clitoris ( source : 2017, étude réalisée par le laboratoire Terpan et le magazine SoWhat?) et le premier manuel scolaire à représenter entièrement le clitoris est l’édition 2017 du Magnard. Cette méconnaissance a un impact sur la sexualité de nombreuses femmes. Selon un sondage de l’Ifop réalisé en 2015, la pénétration sans stimulation clitoridienne reste l’une des bases du coït ; si cette pratique favorise l’orgasme masculin, seules 65% des femmes jouissent « facilement » lors d’une pénétration vaginale contre 77% lorsque leur partenaire les pénètre vaginalement tout en leur caressant le clitoris. La sexualité des couples français reste donc phallocentrée, témoignant de la prégnance de valeurs et de normes historiques.

 

Rendre sa place au plaisir féminin

 

Source photo

 

Il semble donc nécessaire de lever le tabou qui entoure le plaisir féminin. Ceci passe par une connaissance plus approfondie des organes sexuels des femmes, et notamment du grand oublié qu’est le clitoris. En effet, cet organe méconnu occupe une place centrale dans le plaisir que peuvent ressentir de nombreuses femmes. Faisant environ 10 centimètres, le clitoris ou organe bulbo-clitoridien se déploie dans la totalité du bassin de la femme. Il est donc majoritairement invisible : le gland est la seule partie de cet organe que l’on peut partiellement observer à l’oeil nu. Lors de l’excitation, il se gonfle de sang et connaît une sorte d’érection. C’est l’extraordinaire réseau nerveux (7000 à 8000 terminaisons nerveuses, bien plus que le vagin ou le pénis !) qui le compose qui en fait ce que Mateo Realdo Colombo nomme “le siège du plaisir féminin”. Beaucoup de femmes arrivent donc de façon beaucoup plus efficiente à l’orgasme par une stimulation clitoridienne, qu’elle ait lieu seule ou en parallèle d’une pénétration (qui permet d’ailleurs de chasser du sang vers le corps du clitoris et donc de le stimuler). Au delà de la connaissance purement théorique, la découverte du clitoris et du reste de l’anatomie féminine doit aussi pouvoir s’effectuer librement pour chacune. La honte entourant la masturbation, évoquée plus haut, n’a pas lieu d’être ! On ne peut donc qu’encourager le fait que ce sujet soit évoqué un peu plus ouvertement, notamment à travers certaines productions comme Sexe and the City ou Grey’s Anatomy. Lever le tabou qui entoure le plaisir féminin est indispensable pour achever la libération sexuelle des femmes !

 

Informations complémentaires et sources :

Mandine Pichon-Paulard