Compte-rendu : Femmes et politique, où en est-on ?

Les co-fondatrices de Politiqu’elles, Fatima El Ouasdi et Alice Liogier, ont décidé de frapper fort pour leur première conférence, mardi dernier. Et même si Najat Vallaud-Belkacem, invitée et ministre du droit des femmes du gouvernement Ayrault, prise dans les tourments du remaniement ministériel le jour de la conférence, n’a pu participer, l’association peut se féliciter de la tenue de cette événement, portant sur un sujet large, complexe, et qui demeure polémique. Car derrière la célébration du 70e anniversaire du droit de vote féminin, c’est toute une réflexion sur la place des femmes en politique qui est mise en lumière. Comme l’a indiqué Réjane Sénac, invitée et chargée de recherche au CNRS et au CEVIPOF, fêter un anniversaire est une occasion pour réfléchir un peu plus profondément, pour aller un peu plus loin que les lieux communs, nombreux et stériles, qui portent sur la question de l’importance des femmes en politique.

La conférence :

Politiqu’elles, pour cette première conférence, a su s’entourer. Le projet, mené en collaboration avec PRESAGE, le Programme de Recherche et d’Enseignement des Savoirs sur le genre, a également réuni de nombreux acteurs du domaine de la recherche et de la culture, pour offrir une visibilité, mais aussi une certaine durabilité à cette conférence. Les organisateurs ont réussi à réunir pour une table ronde de presque deux heures cinq intervenantes, actrices de la recherche et femmes politiques actives, pour un débat historique et politique, débat parfois houleux, montrant que la place des femmes en politique n’est pas un sujet consensuel, ni vide de sens profond, comme certains se plaisent à l’affirmer.

Mais outre l’intérêt intellectuel que représente la réunion de cinq « expertes » sur le sujet, il s’agit d’assurer une certaine pérennité au projet. La conférence a en effet été filmée, afin d’être utilisée pour un projet novateur, le musée virtuel Olympe de Gouge, qui regroupe de nombreuses ressources numériques portant sur la vie de cette première féministe- qui, un peu trop en avance sur son époque le paiera par un passage sur la guillotine- et sur les débats d’idées concernant la place des femmes dans la société, et plus particulièrement en politique.

Mais c’est aussi la participation de la FONDAPOL, la fondation pour l’innovation politique, que Politiqu’elles s’est offert. La Fondation a sillonné la France à l’été 2009 pour recueillir les témoignages de 18  femmes ayant participé au premier scrutin réellement universel, celui 1945. L’un de ces témoignages a été diffusé mardi, montrant ainsi que le droit de vote des femmes n’est pas qu’une donnée politique et historique, pas seulement une avancée primordiale concédée par la France à la sortie d’une guerre à celles qui avaient su s’y affirmer comme essentielles, mais c’est aussi, pour des milliers de femmes, la sensation d’être enfin reconnues comme citoyennes à part entière.

Le témoignage de Etiennette Clauzure, primo-votante en 1945 à l’âge de 24 ans, se passe de description, tant il exprime de manière brute et émouvante le sens que ces femmes ont donné à cette première participation, investie du poids politique inhérent au vote, mais également, pour cette occasion toute particulière, du sentiment puissant d’avoir enfin voix au chapitre, pour des femmes qui avaient des opinions politique fortes et affirmées, souvent depuis des années, et qui ont réussi à « faire admettre qu’elles n’étaient pas des quantités négligeables ».

Ce témoignage est à retrouver sur le site de la FONDAPOL, http://www.fondapol.org/

La première partie de la conférence a ainsi retracé un historique, bref en raison de contraintes de temps, du vote des femmes, sa naissance, mais aussi son impact à chaque grande élection. Ainsi, on apprend qu’en 2002, si seules les femmes avaient voté le traumatisme d’un second tour Chirac-Le Pen n’aurait pas existé, le vote masculin ayant été celui qui a suffisamment plébiscité le candidat du Front National pour lui permettre d’accéder au second tour. De quoi faire réfléchir ceux qui, encore trop nombreux bien que souvent masqués sous une allure politiquement correcte, voient la participation des femmes en politique comme placée sous l’influence des émotions, de l’irrationnel. La conférence a également permis d’interroger sur la mise en place des lois paritaires, présentes dans le paysage politique française depuis le début des années 1990.

Car au fond, la parité, c’est de cela qu’il s’agit. On en parle, Beaucoup. Peut-être même trop sans lui donner un sens profond, sans sortir de la vision purement mathématique qu’elle implique.

Cette réflexion sur la parité, c’est l’un des principaux champs de réflexion de Politiqu’elles, qui trouve ainsi dans cette conférence un écho à son combat.

Une association jeune et ambitieuse

Créée il y a moins d’un an, Politiqu’elles, anciennement Femmes de pouvoir, s’offre donc pour clore sa première année d’existence le luxe de remplir Boutmy. Le but de cette association, comme nous l’explique Fatima El Ouasdi, est de promouvoir une nouvelle réflexion sur la place de la femme en politique et d’animer ce débat à Sciences Po,  avec la participation d’hommes, fait assez rare pour ce genre d’associations pour être signalé, et dans une optique apolitique, non-clivante.

Cette approche non politisée a guidé le choix des invitées des précédents événements de l’association. En effet, les cafés-rencontres organisés précédemment par l’association ont accueilli Camille Bedin, candidate UMP aux municipales à Nanterre, Barbara Romagnan, député PS du Doubs, et Elisabeth Lamure, sénatrice UMP du Rhône.

Ainsi, c’est un débat concret, vivant, nécessairement constructif de par la pluralité des sources et sensibilités politiques, et entretenu par les femmes qui au quotidien vivent la politique, que propose Politiqu’elles, dont le bilan écrit sera produit à la fin de l’année.

A Sciences Po, où en est-on ? 

Si en 1949, en publiant Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir n’hésite pas à écrire « Nous avons tout gagné », ce n’était pas signe d’un enthousiasme naïf, mais de la perspective d’une amélioration profonde à venir, ouverte par le droit de vote. Mais, si nier l’avancée cruciale de la place des femmes en politique serait d’une mauvaise foi manifeste, force est de constater que l’embellie ne fut, et n’est, toujours pas complète.

Les bancs de Sciences Po sont occupés à 60% par des filles. Mais pour arriver à ce résultat plus que satisfaisant, le chemin fut long : les premières étudiantes entrent en 1919 à l’École libre des sciences politique, la première enseignante, Suzanne Bastid intègre le corps professoral en 1941 et restera la seule professeure jusqu’en 1968.

Sciences Po se place en outre à la pointe de la recherche sur le genre, avec la création en 2010 du programme PRESAGE, programme pluridisciplinaire qui regroupe les travaux sur le genre, ce qui en fait un organisme pionner sur ce champ académique.

Fatima El Ouasdi dénonce cependant un climat à Sciences Po assez semblable à ses yeux au ressenti général concernant la place des femmes en politique : au sein des organes politiques les hommes apparaissent comme davantage mis en avant.

L’expérience de terrain de l’association semble indiquer que beaucoup des réflexes rétrogrades des générations précédentes sont sans cesse réactivés.

La question de la parité est également absolument primordiale, et c’est notamment le point qui montre que sans changement des perceptions, des schémas cognitifs qui entretiennent une certaine image de la femme en politique, la mise en place de la parité relève davantage de « la parité pour la parité », en tant que fin en soi, alors que voir ce type de mesure comme vecteur de mouvement, de renouvellement des idées, mais aussi de libération de certaines volontés féminines jusque là en position d’autocensure serait bien plus bénéfique et enrichissant pour tous.

En effet, Politiqu’elles tient à lutter contre les solides barrières que se mettent les femmes elles-mêmes, lutte qui permet de sortir de la dialectique stérile des hommes comme « méchants » de l’histoire.

Mais dresser un bilan pessimiste de ce type de mesure est tout aussi enfermant. Des mesures paritaires sont mises en place à Sciences Po, avec succès. Lors des dernières élections syndicales, les syndicats candidats ont proposé des listes paritaires, et les bureaux sont relativement équilibrés dans leur ratio hommes-femmes. Ce type d’initiatives est à encourager, tant qu’il ne s’agit pas de parité comme fin en soi,  concept aussi creux que coercitif, mais au contraire comme une mesure porteuse de sens.

Comme tout fait de société portant sur l’identité, la compétence, et in fine sur des comportements discriminatoires, la sensibilisation et l’éducation doivent se poursuivre, pour que les femmes qui s’engagent en politique n’aient plus à subir certains comportements qui semblent totalement archaïques, mais qui ont pourtant bien lieu dans les sphères politiques, à tous les niveaux. Qualifier juridiquement le sexisme, dans un milieu politique où il est une arme frontale, et permettre aux femmes d’être écoutées sans être nécessairement passées par l’ENA, comme l’explique Brigitte Grésy, est une priorité

Et si, que vous soyez une femme ou un homme, les futurs projets de l’association, nombreux par ailleurs, vous intéressent, il est à noter que Politiqu’elles cherche à recruter pour l’an prochain de nouveaux membres, afin que ne soit jamais clôt un débat qui se doit de tenir une place bien réelle à l’Institut d’Études Politiques.

Jeanne Mazière, étudiante en 1A à Sciences Po

Répondre

Les champs requis sont marqués d’un * . Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.