Mardi 14 Octobre, 19h15 : Politiqu’elles recevait Mme la sénatrice Françoise Cartron, devenue vice-Présidente du Sénat le mois dernier. D’humeur très joviale, c’est dans le sourire et la bonne humeur que la conférence-débat débute. Françoise Cartron précise dès le début, « moi c’est Madame la vice-Présidente » : pour elle, si l’on accepte en tant que femme de se faire appeler par le masculin, cela vient du fait que l’on a intériorisé que le pouvoir ne pouvait être que détenu par les hommes. « Les mots ne sont pas neutres » lâche-t-elle.

En premier lieu, la sénatrice décrit son parcours, pas des moins atypiques : enseignante de formation, elle devient maire en 1995 de Artigues, un ville appartenant à la Communauté Urbaine de Bordeaux. Son discours et direct, « il y a vingt ans, être femme politique était un gros mot ». Pour elle, la politique a été quelque chose de totalement inattendu, jamais elle n’avait imaginé faire carrière, et encore moins à ce niveau. Victime de drames familiaux, (décès de son père et de sa mère au cours de son adolescence) elle affirme que c’est l’école publique qui l’a « sauvée », et que c’est aussi pour ça qu’elle s’est tournée vers l’enseignement. Militante dans de nombreuses associations, elle est contactée en 1989 par le député socialiste de sa circonscription pour se présenter à l’élection municipale de sa ville : Artigues. Mais le terrain est loin d’être conquis : le maire sortant est un notable bordelais, bras droit de Chaban Delmas, et est en fonctions depuis une quarantaine d’années. « Je me suis dit que le PS m’envoyait à l’abattoir » nous confie-t-elle. Finalement, grâce à une campagne atypique, la mairie est ratée de 75 voix : « C’était tout de même une énorme victoire, nous entrions au Conseil Municipal, et le maire était horrifié : j’étais une femme, enseignante, et j’allais pouvoir prendre la parole ». C’est dans ce contexte qu’elle réalise ses premiers pas en politique et prend conscience de certaines réalités. Elle cite, par exemple, le maire qui l’humilie d’un « allez donc vous occuper de vos casseroles » lorsqu’elle lève la main pour demander la parole. En 1995 elle prend sa revanche : elle bat la liste sortante et accède à la mairie, malgré qu’elle soit qualifiée « d’incapable » par le maire déchu. L’ascension commence ici et les convictions se forgent : c’est à partir de cette période qu’elle s’érige en battante pour la reconnaissance de la femme en politique. Sénatrice depuis 2008, elle s’investit dans cette lutte au quotidien, et notamment à travers la parité. Elle s’en amuse d’ailleurs puisqu’elle raconte en souriant qu’aujourd’hui, dès lors qu’elle a un meeting ou une réunion, les hommes soupirent en disant « elle va encore nous parler de parité … ».

Avant cette loi, elle rappelle que les femmes n’avaient absolument rien à faire dans le milieu politique, qu’on les considérait plutôt bonnes pour les « activités associatives ». Aujourd’hui, la loi s’est transformée en un ascenseur pour les femmes en politique : elle ont à travers acquis de la légitimité et les hommes ont intégré leur présence. Elle rajoute que, évidement, certaines femmes ont été intégrées à des équipes politiques pour servir d’alibi au respect de la parité. Pourtant, la sénatrice s’en réjouit : « une fois que la femme est intégrée, alibi ou pas, c’est à elle de ne pas se gêner, de prendre sa place, de l’occuper, de bien montrer qu’elle n’est pas là pour rien ». A la question « la politique des quotas a-t-elle pour objectif de disparaître un jour ? » elle répond, non sans une certaine insolence : « Non. Et je vais vous dire pourquoi : dans quelques années les quotas seront très importants pour les hommes…s’ils veulent préserver leur place ». La loi a été un fabuleux révélateur de talents féminins. À l’argument selon lequel la parité aurait permis d’introduire des femmes incompétentes à la place d’hommes compétents elle répond avec verve « si il n’y avait eu que des hommes compétents, croyez moi que ça se saurait… ».

Celle qui ne cesse de revendiquer que l’on ne peut se passer de « la moitié de l’humanité » pour régir au mieux la société, est aujourd’hui devenue un modèle, une pionnière pour de nombreuses femmes, frileuses à l’idée de faire le grand saut dans le bain politique, bien qu’elle refuse de se considérer comme tel. Pour ce qui est de sa vie privée, elle reconnaît avoir eu de la chance : « ma fille avait 17 ans quand j’ai débuté ma carrière politique ». Le temps des couches et des biberons était donc déjà dépassé. Pour autant, elle affirme que tout est conciliable : « j’ai beaucoup d’exemples autour de moi, de femmes, qui arrivent à allier carrière et maternité. Dans tous les cas il ne faut rien sacrifier : se serait source d’une immense frustration ».

Mais déjà, l’heure est au mot de la fin. La sénatrice prend quelques secondes pour réfléchir, puis lâche, fièrement : « Pour les filles il y a et l’engagement en politique et dans la société : ne lâchez rien ! Et pour les garçons : vous allez vivre une époque formidable où vous aurez des femmes à coté de vous qui seront dynamiques, compétentes, imaginatives, et avec qui vous pourrez tout partager…même le pouvoir ». C’est dit.

Eve AUBISSE